"Letter to Jane" est un texte que j'avais du mal a comprendre. Et je pense que même après lire plusieurs fois je ne le comprends toujours pas tout à fait.
"Letter to Jane" est en réalité une bande son du film au même titre réalisé par JL Godard et JP Gorin en 1972. Un film a été fait après avoir fait un autre, "tout va bien" et après avoir vu une photo de la star de ce film, Jane Fonda, dans Express, qui posait pour la cause de Vietnam au Vietnam (legende de cette photo: "Jane fonda interrogeant les habitants d'Hanoi sur les bombardements américains".)
Godard et Gorin écrivent cette lettre qui est une analyse précise de l’image, pour répondre à plusieurs questions. Ils tentent de mettre en relation la photo prise par Joseph Kraft, parue dans l’Express du 31 juillet 1972, et le film qu’ils viennent de réaliser avec l’actrice Jane Fonda "Tout va bien" sorti en même année.
Mais pour envisager ce parallèle, les auteurs rappellent la nécessité d’une prise de distance pour se demander dans un premier temps :
« est-ce qu’il y a un lien, et si oui, seulement ensuite demander lequel, pour enfin éventuellement, juger de son importance »
Avant de demander "lequel" faudrait donc demander "est-ce qu'il y en a un". Mais pas seulement en parlant de cette photo ou de ce film - mais en général. Car tout est en lien avec autre chose, analyser sans en prendre compte serait plutôt sélectif et incomplet.
Godard et Gorin le savent. Ils font une parallèle entre une photo d'actualité et leur film. Les mêmes propos. Les mêmes sujets. Donc pourquoi pas.
Cette photo répond et pose tas de questions. En l'analysant on découvre tout une histoire. Pas seulement d'un acte d'une star américaine mais aussi celle du pays qui souffre, de son peuple, de la guerre ainsi que des relations politiques qui relient tout ça.
La lettre insiste aussi sur l’importance d’un « détour » à effectuer (que les auteurs font). Ils expliquent alors simplement ; « de même qu’un film est une sorte de détour qui nous ramène à nous même, de même, pour revenir au film, nous devons faire ce détour en nous même ». Détour c'est à dire une prise de distance, une mise en parallèle des éléments au premier vu assez éloigné.
Et la photo de Jane au Vietnam peut être un détour pareil. Un détour par les USA, par une vedette facilement reconnaissable pour aller aux Vietnam, mais aussi pour aller au film "Tout va bien" (puisqu’elle remplace des photos du film dans la compagne publicitaire qui l’accompagne aux festivals).
Les questions qui me semblent le plus importantes:
"Quel rôle les intellectuels doivent-ils jouer dans la révolution?"
"Comment le cinéma peut-il aider le peuple vietnamien a conquérir son indépendance?"
"Est ce que c'est le vedettes, les héros, qui font l'Histoire, ou est-ce les peuples?"
Je n'ai pas de réponses toute faite. Les auteurs de la lettre non plus. Je pense que la première question est la plus vaste et la plus délicate.
D'abord cette question se révèle dans tout le cinéma de Godard. Le cinéma engagé, intellectuel, sensible. Le cinéma dans lequel une image n’est pas limitée à une seul signification, mais qu’au contraire, elle prend tout son sens lorsqu’elle est mise en relation avec une autre. Une image est une matière que une fois sortie de son contexte, elle perd toute connotation. Les choix de mise en relation, les choix techniques de montage, de cadrage, font tous le choix du réalisateur à transmettre une information au spectateur et aux quels il rajoutera sa sensibilité et son expérience.
Je pense qu'il y a aussi une idée de manipulation. Car le réel on ne peut pas le présenter tel quel il est. Il s'agit toujours de choix ce qu'on montre ou pas, ce qu'on film ou pas. et ce qu'on doit ignorer malgré nous, car il est impossible de présenter sur une image la réalité de l'espace-temps et 3dimensions en 360°.
Godard et Gorin sont en conscient je pense. Ils ont des doutes et admettent que le monde "libre" n'a rien a faire dans les luttes des autres ("J'écoute les Vietnamiens qui vont me dire quelle paix ils veulent dans leur pays. En tant qu'Américain, je ferme ma gueule car je reconnais que je n'ai rien à dire là dessus, c'est aux Vietnamiens à dire ce qu'ils veulent car je n'ai rien à voir avec l'Asie du Sud-Est").
Mais je trouve que la question a double face. D'un côté il y a une idée de la distance, que ce n'est pas notre lutte donc ce n'est pas à nous de s'en mêler, de décider, d'imposer la paix ou la façon de l'obtenir. Comment peut-on jouer un rôle dans la révolution qui n'est pas la notre? Et puis de l'autre côté peut-on rester immobile en voyant le malheur des autres? Se dire que ce n'est pas notre révolution donc on les laisse faire?
Je ne sais pas. Je me dit "mais qui sommes nous pour pouvoir contrôler les destins des autres", et aussitôt je me dis "mais qui serons-nous si en voyant l'horreur, par l'absence d'acte on l'approuve?"
Je reviens à l'image de Jane au Vietnam.
La photo est une preuve d'accord de l'actrice avec la cause vietnamienne. Sur la photo Jane Fonda est une actrice américaine représentant USA, on pourra dire encore plus, c'est une certaine image de USA qu'on voulait donner à voir, un symbole populaire devenu politique. Et le vietnamien anonyme est un Vietnamien anonyme.
Je pense qu'il y a plusieurs niveau d'analyse, partant de celle de l'image, passant par la situation dans laquelle image est prise, finissant à un niveau politique, sociale.
La position de l'appareil n'est pas un hasard. Jane est photographiée en contre plongée : les auteurs disent à ce propos qu’elle « n’est pas une position innocente ».
Le cadrage met l’actrice au centre, en verticale, l’espace devant ses yeux, la position de ses yeux dans le sens de gauche à droite montre « l’actrice qui regarde, et pas ce que regarde l’actrice ». Les auteurs soulignent « On la cadre comme si elle était la vedette, et que c’est une vedette connue internationalement ». Et puis ils ajoutent ironiquement « On cadre la vedette en train de militer, et on cadre en vedette la militante ». La situation n'a plus vraiment d'importance, c'est l'actrice/militante qui est le sujet.
Puis on voit qu'elle est la seule personne nette sur la photo.
Et enfin la légende qui ment. Elle dit "Jane fonda interrogeant les habitants d'Hanoi sur les bombardements américains" ce qui n'est pas vrai puisque au moment de la prise de la photo, actrice ne parle pas, elle écoute plutôt.
Mais ca la rend plus militante, le fait, même s'il est faux, d'interroger.
Son statu sociale d’actrice et de militante qui s’est déplacée des USA pour venir voir ces gens, leur apporter de l'aide, semble lui donner le pouvoir de parler, de suggérer la paix, la connaissance suffisante pour en parler et interroger.
Godard et Gorin assez intéressant parlent de ce fait de parler, penser, filmer par un détour au cinéma muet: « l’acteur s’est mis à dire : je pense (que je suis un acteur), donc je suis (filmé). C’est parce que je pense que je suis » et non plus au muet « je suis (filmé) donc je pense».
L'actrice a un visage bien travaillé, une expression de souffrance et compassion pareil que les autres visages d'acteurs dans les films. Ca se sent que l'actrice est une actrice jouant le rôle de militante, et pas une militante qui est aussi une actrice. Le vietnamien, lui par contre, est un vietnamien, pas un acteur mis en situation. C'est pourquoi il est vrai même s'il est flou, son visage a une expression de souffrance réel, le poids de la guerre dans son pays.
Je pense que les stars comme Jane contribuent à la perception de l'Histoire. Mais ce ne sont pas eux qui la font, même s'ils sont comme tout le monde, font partie de l'opinion publique et participent aux élections et statistiques. C'est plus leur image utilisé par des les intellectuels qui influence sur la population et l'opinion. Ils sont comme des outils dans les mains douées du pouvoir.
Ca me fais penser à une méthode d'écriture les devoirs au collège quand on nous apprenait comment commencer écrire une analyse de texte ou un commentaire.
D'abord c'était conseillé de décrire un cas précis (fictionnel) d'une personne précise. Puis développer ce cas en une idée générale.
Pareil pour les vedettes. Elles sont utilisées comme un exemple que l'opinion générale va suivre. Puisque c'est plus facile d'imaginer une personne en situation que la situation générale.
Il est plus facile de voir Jane Fonda, une actrice connue, mise en situation de se battre pour la cause vietnamienne, même si c'est en partie une fiction, que de voir cette cause en entier dans la lumière claire et violente des faits réels.